18.08.2006

Affaire de famille

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Asaph a la trentaine. Il est israélien. Après avoir fait son service militaire, étudié le droit en Israël puis l'histoire de l'art à New York, il s'est passionné pour la culture chinoise, a écrit un mémoire sur la porcelaine chinoise dans le commerce du thé au 17 ème et 18 ème siècles. Il travaille à présent à Londres, pour un musée d'art et d'histoire de l'Asie.
Asaph est un cousin éloigné pour moi. Nous nous sommes déjà vus plusieurs fois, il y a deux ans il m'avait prêté son appartement à Tel-Aviv pour quelques jours.

Il y a deux semaines, lorsque l'armée israélienne a décide de rappeler des milliers de réservistes en vue d'une opération terrestre de grande envergure au Sud Liban, Asaph a décidé de revenir en Israël et dès son arrivée à l'aéroport à Tel-Aviv il a été transféré dans le Nord et a rejoint son unité.
Pendant dix jours il s'est battu au sud-Liban, face au Hezbollah.
Lors d'une guerre je ne m'étais jamais inquiété pour quelqu'un jusqu'à présent. Simplement, je ne connaissais personne sur le champ de bataille.
Là, tous les jours, en écoutant à la radio les noms des soldats tombés, en voyant leurs visages à la télévision, j'avais la peur panique d'entendre son nom ou de le reconnaître à l'écran.
Son père, Benjy, chez qui je vis en ce moment, était angoissé. A la maison, à chaque fois que le téléphone sonnait je me disais que l'armée appelait pour dire qu'Asaph avait été tué.
Asaph a quitté le sud Liban jeudi matin et a dîné avec nous le soir. A mes questions il répond : '' j'ai senti le besoin de revenir en Israel des que la guerre a pris de l'ampleur. Cette guerre n'était pas une guerre pour occuper un pays, protéger des colonies ou étendre l'Etat d'Israel. Au sud Liban, nous nous sommes battus pour détruire des caches d'armes du Hezbollah et tenter d'empêcher des rockets de tomber sur les villes du nord d'Israel.''
Il insiste :'' Je n'ai rien contre les Libanais. Je suis pour un Etat Palestinien. La guerre je ne l'ai pas faite pour le plaisir, j'estime qu'il faut se donner les moyens de se protéger ici''.
Asaph, à l'heure qu'il est, a regagné son calme musée londonien...

bon week-end.


A venir : compte-rendu de barrages militaires israéliens en territoires palestiniens.

08.08.2006

Orange

Le orange est, depuis un an, très en vue chez certains israéliens.
Mode passagère comme les pantalons à pâtes d'éléphant? Pas exactement.
Si on voit des rubans oranges accrochés à des voitures, sur des fenêtres, dans des arbres, ou sur les sacs et poignets de quidams à Jérusalem, c'est parce que c'est un signe politique.
2005 est l'année d'évacuation de la bande de Gaza. La droite et de nombreux milieux religieux en Israël considèrent l'évacuation de force des colons de Gaza comme un sacrilège. Quelle portion de la population israélienne se reconnaît dans ce mouvement ? Difficile à dire, mais on peut estimer 10-20 %; surtout des religieux.
Ce petit bout de tissu orange signifie donc : j'étais contre le retrait de Gaza, je suis contre d'autres retraits des territoires palestiniens. Pourquoi le orange ? Au début de la campagne anti-retrait, certains activistes de droite ont porté des étoiles jaunes, affirmant que les israéliens évacués de Gaza subissaient le sort de déportés. Évidemment, cette comparaison a provoqué un tollé ( je n'arrive toujours pas à comprendre comment ils ont pu osé un parallèle aussi scandaleux et obscène) en Israël et les anti retrait sont passés du jaune à l'orange.
Au début du mois de juillet, lors du festival de film de Jérusalem, je suis allé voir un documentaire sur le retrait de Gaza. Arrivé avec un peu de retard dans la salle. Ce n'et qu'à la fin du film, lorsque tous les spectateurs pleuraient, que je me suis rendu compte que j'étais entouré d'anciens colons de Gaza.
Ce qui est frappant dans le discours des orangistes, c'est l'absence totale de l'existence de Palestiniens. Le million de Palestiniens de la bande de Gaza, pour qui la présence de 8000 colons israéliens signifiait expropriation de terres, occupation militaire, vexation, blocus, contrôles, menace ? Rien, ils ne sont tout simplement pas là. Des présents absents.

Le Caire

Après quelques heures de bus pour traverser la péninsule du Sinai, je découvre le Caire mercredi denier. La mégalopole égyptienne est époustouflante et déroutante : elle est immense, surpeuplée ( près de 18 millions d'habitants!), sale et polluée, étouffante mais magique : les trésors de l'architecture islamique cohabitent avec les quartiers de l'époque coloniale et les églises coptes, les pyramides sont à deux pas.
Il y a aussi, dans le vieux Caire, ces cafés dont l'ambiance semble être hors du temps.

La circulation est effrayante, des taxis kitshissimes dont l'intérieur est en fourrure agrémentée de néons doublent des bus bondés et des calèches. Il fait une chaleur moite et chaque déplacement en journée est épuisant.

La police et partout : hommes armées en uniformes, dont tout le monde dit que pour un flic visible il y en a au minimum un autre en civil. Le pouvoir est sur les dents.
Le régime du Président Hosni Moubarak ( au pouvoir depuis 1981) est de plus en plus impopulaire : pauvreté, chômage, corruption et autoritarisme font le lit de l'opposition, de gauche mais surtout islamiste, celle des Frères Musulmans.
Je suis frappé de constaté qu'une écrasante majorité des femmes du Caire porte le voile.

Venir dans une capitale arabe en pleine guerre du Liban n'allait pas de soi.
Je suis venu ici avec Paul, qui parle l'arabe et qui a déjà vécu ici un an.
Tous les égyptiens nous parlent de la guerre. La colère, voire la haine, à l'égard de l'Occident et d'Israël est très forte. Seule la France continue d'être perçue comme proche du Monde Arabe.
Si quelques personnes critiquent le Hezbollah, il semble que ce dernier soit devenu le héros de tous les égyptiens. Même les milieux laïcs ou de gauche font du Hezbollah le symbole de la résistance arabe.

Même si l'Égypte a signé un traité de paix avec Israël il y a plus d'un quart de siècle, l'Etat hébreu n'est perçu que comme un ennemi sanguinaire coupable de tous les malheurs de la région. Les Égyptiens ne semblent connaître d'Israël que les images de guerre à la télé.
Mes conversations avec des égyptiens ont parfois pris des tournures difficiles.
Apprenant que je suis juif, Walid, me demande '' Pourquoi aimez vous tuer des enfants?'', il me faudra beaucoup de patience pour qu'il cesse de dire ''vous'' et comprendre que l'on peut être juif et/ou israélien sans décider ni approuver la politique militaire de l'Etat d'Israël.
Même si je comprends aisément sa colère à l'égard d'Israël, je suis accablé de l'entendre reprendre des arguments délirants. Il m'explique que la guerre est due aux fondements de la religion juive, dont les grandes directives seraient inscrites à la Knesset ( le parlement israélien), affirmant notamment que les juifs devraient conquérir tous les territoires allant du Nile à l'Euphrate. Je lui indique que ce fantasme est digne des Protocoles des sages de Sion, qu'il n'y a pas de telle inscription ni à la Knesset ni dans les textes sacrées du judaïsme, que démoniser l'autre n'est qu'une façon de refuser de voir la complexité de la situation, mais il ne semble pas convaincu.
Walid est l'exemple d'une certaine schizophrénie égyptienne : il dit boycotter les produits américains mais rêve de pouvoir y immigrer !!!

Je rentre peu optimiste du Caire. Ni pour l'Égypte, ni pour l'avenir des relations entre Égyptiens et Israéliens, dont les gouvernements n'ont rien fait pour tenter un rapprochement culturel.